Recevoir chaque année des arbres en raison d’un droit transmis au sein de sa famille : dans certains villages du massif vosgien, cette pratique appartient encore à la vie locale. Connu sous le nom de bois bourgeois, cet héritage concerne notamment Dabo, en Moselle, et Engenthal, aujourd’hui rattaché à Wangenbourg-Engenthal, dans le Bas-Rhin. À la croisée de l’histoire forestière, du droit d’usage et de la mémoire familiale, il raconte une relation singulière entre les habitants et leur territoire.
Qu’est-ce que le bois bourgeois ?
Le bois bourgeois n’est ni une essence d’arbre ni une catégorie de bois de construction. Il désigne un droit d’usage forestier permettant à ses bénéficiaires de recevoir une attribution de bois. À Dabo, le droit au bois bourgeois proprement dit correspond à huit arbres résineux par an pour un bénéficiaire à plein droit, et à quatre pour les veuves bénéficiaires. Il s’inscrit dans un ensemble plus large de droits d’usage.
Le mot « bourgeois » ne doit donc pas être compris ici comme la désignation d’une classe sociale aisée. Dans ce contexte, il renvoie à une appartenance à la communauté bénéficiaire : le droit repose sur des attaches locales et familiales, et non simplement sur la possession d’une fortune ou d’un domaine forestier. Les descriptions de cette tradition soulignent notamment le rôle de la descendance dans sa transmission.
Pour le généalogiste, cette particularité est essentielle : une mention de « bois bourgeois » dans des papiers de famille peut éclairer un lien avec une communauté précise, plutôt qu’indiquer la propriété individuelle d’une forêt.
Un héritage de l’ancien comté de Dabo
L’histoire du bois bourgeois s’enracine dans celle de l’ancien comté de Dabo. Dans ces territoires forestiers, les avantages accordés aux habitants contribuaient à attirer des populations et à les maintenir sur place. La forêt constituait alors une ressource dont l’accès pouvait être organisé par des droits reconnus aux communautés.
Les récits historiques rattachent ces usages aux ordonnances forestières des comtes de Linange, notamment à un texte de juin 1613 présenté comme une codification des droits d’usage. Cette date constitue un repère important, mais elle appelle une précaution : une présentation récente de l’histoire du bois bourgeois signale que le document conservé comme copie de ce règlement est considéré comme un faux. Il faut donc distinguer l’ancienneté des usages, les textes invoqués pour les justifier et leur reconnaissance judiciaire ultérieure.
Cette distinction rappelle une règle précieuse en histoire familiale : un document ancien, ou présenté comme tel, doit être étudié dans son contexte. Sa date supposée, son authenticité et son utilisation au cours d’un procès sont trois questions différentes.
Un droit qui a traversé les changements de souveraineté
Le maintien du bois bourgeois ne résulte pas d’une transmission paisible et ininterrompue. Son histoire comporte des contestations, des projets de transformation et des décisions de justice. Au XIXe siècle, le cercle des bénéficiaires évolue : en 1849, les droits jusque-là réservés aux habitants de Dabo et de La Hoube sont étendus à ceux de Schaeferhof et de Hellert.
La guerre de 1870 et l’annexion qui suit constituent une autre étape. Selon le récit historique publié par les Dernières Nouvelles d’Alsace, les autorités allemandes renoncent à un projet de cantonnement des droits afin de ne pas mécontenter les populations nouvellement annexées. La reconnaissance judiciaire se poursuit ensuite, notamment avec l’arrêt de la cour d’appel de Colmar du 7 février 1905, puis une confirmation à Leipzig.
Le bois bourgeois offre ainsi un exemple concret de continuité locale à travers les changements de souveraineté. Pour les familles concernées, l’histoire ne se lit pas seulement dans les frontières successives : elle se retrouve aussi dans les droits qu’elles ont défendus et conservés.
Dabo et Engenthal : une tradition toujours vivante
Le bois bourgeois ne constitue pas uniquement un souvenir d’archives. Les communes concernées continuent d’annoncer leurs tirages. Pour novembre 2026, Dabo annonce une séance le 12 novembre, tandis que Wangenbourg-Engenthal affiche un tirage le 13 novembre. Ces rendez-vous témoignent de la persistance de la pratique des deux côtés de la limite entre Moselle et Bas-Rhin.
À Dabo, les informations municipales relatives au tirage de novembre 2025 distinguent notamment les bénéficiaires à plein droit et les veuves. Elles précisent aussi les horaires de passage, les taxes à régler et les possibilités de procuration. Derrière la dimension traditionnelle se trouve donc une organisation administrative bien actuelle.
Il serait toutefois trompeur d’en déduire que toute personne portant un patronyme local, possédant un ancêtre à Dabo ou s’installant dans la commune peut automatiquement en bénéficier. La transmission familiale occupe une place centrale dans les descriptions du dispositif ; une éventuelle demande doit être examinée auprès des interlocuteurs locaux compétents, au regard des règles applicables.
Bois bourgeois et affouage : deux notions à distinguer
Le bois bourgeois est parfois rapproché de l’affouage, puisque les deux pratiques organisent un accès des habitants aux ressources forestières. Elles ne doivent pourtant pas être confondues.
L’affouage présenté par l’Office national des forêts permet à une commune de réserver une partie du bois de sa forêt à l’approvisionnement de ses habitants, généralement pour le chauffage. Le conseil municipal décide de sa mise en œuvre et en organise les modalités. Ce dispositif concerne les forêts communales, et non les forêts domaniales.
Le bois bourgeois de Dabo relève, lui, d’un droit d’usage historique particulier, reconnu au bénéfice d’ayants droit et portant notamment sur une attribution de résineux. Sa compréhension exige donc de revenir aux titres, aux usages locaux et aux décisions judiciaires qui l’ont façonné.
La différence est importante pour une recherche familiale : une mention d’affouage et une mention de bois bourgeois ne prouvent pas nécessairement la même forme d’appartenance ni les mêmes conditions d’accès au bois.
Ce que le bois bourgeois peut apporter à une recherche généalogique
L’intérêt généalogique du bois bourgeois tient à l’articulation entre famille, résidence et reconnaissance d’un droit. Puisque les descriptions historiques insistent sur la descendance des bénéficiaires, les documents liés à son attribution peuvent constituer des pistes pour étudier la continuité d’une famille dans la communauté. Ils doivent cependant être confrontés aux actes qui établissent les liens de parenté.
Une recherche peut s’organiser autour de plusieurs questions :
- À quel village ou hameau la famille était-elle rattachée ?
- À quelle date apparaît-elle dans les documents relatifs aux droits d’usage ?
- Les pièces distinguent-elles un bénéficiaire à plein droit, une veuve ou un nouvel inscrit ?
- Quels actes permettent de relier les personnes mentionnées d’une génération à l’autre ?
- Une installation, un départ ou un mariage aide-t-il à comprendre le parcours familial ?
Il s’agit de pistes de travail, non d’une liste de fonds dont la conservation serait garantie. Avant d’entreprendre un dépouillement, il convient de vérifier quels documents existent réellement et où ils sont conservés.
### Croiser les documents plutôt que conclure sur un seul nom
La démarche consiste à rapprocher, selon leur disponibilité, les actes d’état civil, les registres paroissiaux, les documents municipaux, les papiers familiaux et les pièces relatives aux droits forestiers.
La prudence est particulièrement importante pour les patronymes récurrents. Un même nom dans deux documents ne suffit pas à identifier une personne ni à démontrer une filiation. De même, retrouver un ancêtre bénéficiaire constitue une information historique intéressante, mais ne vaut pas, à lui seul, reconnaissance d’un droit actuel.
Pour un premier contact à Dabo, la commune publie les coordonnées de l’Association des bénéficiaires des droits d’usage. Cet interlocuteur peut aider à orienter les questions sur la pratique locale ; la recherche généalogique doit, de son côté, documenter chaque génération.
Une autre manière de raconter ses origines
Le bois bourgeois invite à dépasser une généalogie limitée aux dates de naissance, de mariage et de décès. Il permet de poser d’autres questions : de quelles ressources une famille disposait-elle ? À quelle communauté appartenait-elle ? Quels droits reliaient ses membres à un lieu ?
À Dabo et à Engenthal, la persistance de cette pratique rend visible un héritage qui associe encore forêt, institutions locales et mémoire familiale. C’est précisément cette rencontre entre un territoire et des trajectoires individuelles qui fait du bois bourgeois un sujet si riche pour l’histoire des familles d’Alsace et de Lorraine.
Sources
- Dernières Nouvelles d’Alsace — « Le bois bourgeois, un droit enraciné dans l’ADN des Daboisiens » : histoire des usages, extension des bénéficiaires au XIXe siècle et reconnaissance judiciaire.
- Le Républicain Lorrain — « Bois bourgeois : un tirage au sort attendu par plus de 350 personnes » : attribution des arbres, contexte historique et réserve sur le document attribué à 1613.
- Commune de Dabo — Tirage du bois bourgeois : exemple d’organisation du tirage de novembre 2025.
- Commune de Dabo — Site officiel : annonce du tirage de novembre 2026.
- Commune de Wangenbourg-Engenthal — Site officiel : annonce du tirage de novembre 2026.
- Commune de Dabo — Numéros utiles : coordonnées de l’Association des bénéficiaires des droits d’usage.
- Office national des forêts — « Définition, inscription… Tout ce qu’il faut savoir sur l’affouage » : définition et fonctionnement de l’affouage, à distinguer du bois bourgeois.


