Un nom comme Hennezel, du Thysac ou Thiétry apparaît dans votre arbre ? Alors vos ancêtres ont peut-être travaillé le verre. Entre la Lorraine et la Franche-Comté, dans les forêts de la Vôge, des familles de maîtres verriers ont formé pendant des siècles un monde à part : des mariages entre familles, des secrets de fabrication bien gardés, des fours qui se déplacent de clairière en clairière.
Elles ont laissé des traces visibles jusqu'à aujourd'hui, comme les maisons fortes de verriers de Passavant-la-Rochère, en Haute-Saône. Cet article présente ce monde, ses familles et son statut particulier, puis explique comment y retrouver un ancêtre.
La Vôge, un pays de forêts et de verre
La Vôge est un pays de forêts, à la limite de la Lorraine et de la Franche-Comté. La forêt de Darney y est partagée entre les deux, et les verreries en dépendaient : un four consomme beaucoup de bois, donc il faut des clairières et des concessions forestières.
Les verriers lorrains travaillent d'abord de façon semi-nomade, d'une clairière à l'autre, puis ils se fixent sur des sites durables. Une même famille verrière peut donc apparaître dans plusieurs paroisses.
Gentilshommes verriers : un statut, pas un titre
Le 21 juin 1448, à Nancy, le duc Jean de Calabre accorde une charte aux verriers de Lorraine, confirmée en 1469. Elle leur donne des exemptions fiscales (tailles et impôts), des droits d'usage dans les forêts ducales et la possibilité de travailler le verre sans « déroger », c'est-à-dire sans perdre leur rang.
Attention : selon Dominique Dabas, ces privilèges ne conféraient pas la noblesse. Un proverbe cité dans son article dit qu'il fallait d'abord être gentilhomme pour devenir gentilhomme verrier. Un règlement du 14 décembre 1604 réserve ensuite les privilèges aux gentilshommes verriers des anciennes familles.
En Franche-Comté, la situation est plus souple : tous les maîtres verriers ne sont pas nobles, et certaines verreries appartiennent à de riches propriétaires. La Révolution de 1789 abolit les privilèges. La verrerie devient un commerce libre, et la plupart des gentilshommes verriers l'abandonnent.
Les grandes familles de la Vôge
Pour la Vôge, Dominique Dabas cite quatre familles : d'Hennezel, Thiétry, Bisval et Thysac. D'autres sont connues plus au nord, en Argonne et en Sarre : du Houx, Condé, des Androuyns, Bigot et Finance.
Le nom de Hennezel est aussi celui d'un village des Vosges, près de Darney. Selon l'inventaire du patrimoine de Bourgogne-Franche-Comté, les Hennezel sont des maîtres verriers venus de Bohême, établis dans la forêt de Darney.
Leur savoir-faire circulait loin. En 1492, selon Jacqueline Bellanger, deux maîtres verriers lorrains, Thiétry et Thizac, se rendent à Venise pour échanger leur secret du verre plat contre ceux de Murano.
La Rochère : des maisons fortes de verriers
À Passavant-la-Rochère, en Haute-Saône, l'histoire commence en 1475. Charles de Bavan, seigneur de Passavant, autorise un maître verrier noble, Symon du Thysac, à s'installer dans la forêt de La Rochère. Celui-ci y construit un four, une verrerie et une maison.
Cette maison Thysac, chemin Saint-Valbert, est la plus ancienne maison connue du hameau. L'inventaire du patrimoine la décrit comme une maison forte : une cave voûtée, trois niveaux et une tourelle d'escalier sur la façade sud-ouest. Elle a été très remaniée, probablement au XVIIIe siècle.
Vers 1572, les Hennezel s'installent à La Rochère comme propriétaires et construisent une seconde maison forte, rue de la Violette : deux logis à angle droit, et une tour plus large dont l'étage a été transformé en colombier. Ces demeures aux murs épais de moellons et de pierre de taille, aux tours percées d'archères, sont celles d'une petite aristocratie rurale, où l'on pouvait se retirer en cas d'attaque.
Le hameau est presque entièrement détruit en 1636, pendant la guerre de Trente Ans, puis les maisons sont reconstruites et remaniées dans la seconde moitié du XVIIe siècle. Pour comprendre ce contexte, lisez notre article sur la guerre de Trente Ans en Alsace et en Lorraine.
La verrerie existe toujours. Rachetée en 1859 par François-Xavier Fouillot, elle est devenue la Cristallerie de La Rochère, que l'on peut visiter.
Un monde de familles fermées
Dans la Vôge, les verreries sont tenues par des groupes familiaux fermés. Selon Jacqueline Bellanger, seuls les membres de la famille peuvent souffler le verre, et un serment solennel protège le secret de fabrication.
Les mariages y sont souvent conclus comme des alliances d'affaires, et l'endogamie est courante. Les familles étant nombreuses, les plus jeunes doivent souvent fonder de nouvelles verreries. Les veuves gardent le droit au four jusqu'à leur remariage, puis le transmettent à leur nouvel époux.
Des verriers ont aussi émigré. Ceux de Lorraine sont partis vers le nord de la France, Liège et Louvain, l'Angleterre et l'Irlande, dont des protestants pendant les guerres de religion. Ceux de Franche-Comté sont partis vers l'Angleterre, l'Irlande, les Amériques, les Pays-Bas, la Puisaye, la Bourgogne, la Savoie et l'Italie.
Ce que cela change pour vos recherches
- Cherchez le lieu de la verrerie, pas seulement la paroisse. Une famille suit son four : commencez par les registres du hameau, puis élargissez aux paroisses voisines.
- Méfiez-vous des orthographes. Les sources écrivent Thysac, Thizac ou Thisac, et on trouve Hennezel comme d'Hennezel. Cherchez toutes les variantes.
- Méfiez-vous de la particule. En Franche-Comté, un vicaire de Fresse a ajouté après coup la particule à des maîtres verriers dans les registres paroissiaux. Et pour prouver leur noblesse, les gentilshommes verriers recrutaient souvent des témoins dans leur parenté. Un « de » ne prouve donc pas à lui seul une noblesse.
- Cherchez les actes de famille et de société. Héritages, contrats de mariage et parts de verrerie étaient réglés avec soin. Les actes de notaires peuvent révéler filiations et alliances.
- Pensez aux remariages des veuves. Un nom peut entrer dans une verrerie par le remariage d'une veuve qui transmet le droit au four à son nouvel époux.
- Localisez la maison. Le cadastre napoléonien peut aider à retrouver la verrerie ou la maison de vos ancêtres : voir notre article sur le cadastre napoléonien.
- Après 1789, la trace change de nature. Les privilèges sont abolis et la plupart des gentilshommes verriers quittent le métier : leurs descendants peuvent se retrouver dans d'autres professions.
L'association La Réveillée met en ligne sur son site des études consacrées aux familles verrières, qui peuvent compléter vos recherches.
En conclusion : suivre le four plutôt que la paroisse
Les verriers de la Vôge forment un monde de familles liées entre elles, de maisons fortes et de forêts. Si vous en descendez, il faut chercher autrement : suivre le four, croiser les variantes de noms et se méfier des particules.
Pour aller plus loin, lisez aussi :
- Comment retrouver ses ancêtres en Alsace et Lorraine : les pièges à éviter dans les archives
- Paléographie : 5 astuces de pro pour déchiffrer les actes de mariage du 18ème siècle
- Comment lire et interpréter les actes d'état civil anciens
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Sources
Pages consultées le 31 octobre 2026.
- Le temps des privilèges des gentilshommes verriers (Dominique Dabas, revue Verre, 2003) : charte de 1448, privilèges, règlement de 1604, familles, preuves de noblesse.
- Le monde verrier aux temps modernes (Jacqueline Bellanger, conférence devant La Réveillée, 1999) : organisation des verreries, mariages, mobilité.
- Dossier d'inventaire, La Rochère à Passavant-la-Rochère (Région Bourgogne-Franche-Comté) : maisons fortes, fondation en 1475, destruction de 1636.
- Habitat des XVe et XVIe siècles à La Rochère (Région Bourgogne-Franche-Comté) : description des maisons Thysac et Hennezel.
- Dossier d'inventaire de la verrerie de La Rochère (Région Bourgogne-Franche-Comté) : les Hennezel, histoire de la verrerie.
- Notice Mérimée de la verrerie de Passavant-la-Rochère (POP, ministère de la Culture) : fondation, acquisition de 1859.


